Une langue sous le français

Les mots de Provence qu'on entend encore aujourd'hui

Quelqu'un qui dit « pitchoun » ne parle pas provençal. Il parle français, avec des mots qui viennent d'ailleurs et qui sont restés. C'est une situation plus courante qu'on ne croit, et elle a une histoire.

Gros plan sur le mot Peuchère brodé en fil terracotta sur une casquette écrue

Une langue, pas un accent

Le provençal est une forme de l'occitan, la langue parlée dans tout le Sud de la France bien avant que le français ne s'y impose. Ce n'est pas un français déformé ni une prononciation régionale : c'est une autre langue, avec sa grammaire et sa littérature.

Ce que l'on entend aujourd'hui en Provence est le résultat de leur cohabitation. Le français a pris la place, mais il a gardé des mots, des tournures et une musique — ce qu'on appelle l'accent et qui est souvent autre chose qu'un accent.

Frédéric Mistral et le Félibrige

Au XIXᵉ siècle, le provençal reculait. Un écrivain de Maillane, Frédéric Mistral (1830-1914), entreprend de le relever : il participe à la fondation du Félibrige, un mouvement voué à défendre et à normaliser la langue, et consacre des années à en composer le dictionnaire.

Son œuvre poétique lui vaut le prix Nobel de littérature en 1904. Le détail amuse : il porte le même nom que le vent, bien que ce soit une coïncidence de patronyme et non une parenté établie.

Ce qui est passé dans le français courant

Les mots qui survivent ne sont pas ceux qu'on croit. Ce ne sont pas les termes savants, ce sont ceux du quotidien et de l'affection : la façon d'appeler un enfant, de plaindre quelqu'un, de dire qu'il n'y a personne. Les mots qu'on emploie à la maison résistent mieux que ceux qu'on emploie au travail.

Ils tiennent aussi parce qu'ils n'ont pas d'équivalent exact. Remplacer peuchère par « le pauvre » fait perdre la tendresse ; le remplacer par « quel dommage » fait perdre la personne. Un mot sans traduction a de bonnes chances de rester.

Ce vocabulaire n'est pas un patrimoine sous cloche. Il se transmet encore à table et dans la rue, sans que personne n'ait l'impression de faire œuvre de conservation — ce qui est sans doute la meilleure façon de conserver quelque chose.