Petit lexique

Les expressions du Sud de la France à connaître

Il y a des mots qui ne franchissent pas la Durance. On les comprend sans les avoir appris, on les emploie sans y penser, et le jour où l'on déménage on s'aperçoit que personne ne suit. En voici treize, avec ce qu'ils veulent dire et, quand on le sait, d'où ils viennent.

T-shirt Peuchère plié contre une pierre, le mot brodé en fil terracotta sur le coton écru

Treize mots et leur sens

Les définitions ci-dessous valent pour l'usage courant. Plusieurs de ces mots changent légèrement de couleur selon la ville et selon le ton : à Marseille, une phrase dite en riant ne dit pas la même chose que la même phrase dite sec.

Peuchère
Une exclamation de compassion. Elle vient de l'occitan pecaire, « pécheur », lui-même issu du latin peccatorem : littéralement « pauvre pécheur ». La forme provençale pécaïre a donné péchère en bouche marseillaise, puis peuchère. On la dit devant un genou écorché ou une petite misère sans gravité — et parfois, selon le ton, avec une pointe de moquerie.
Dégun
Personne. « Y'a dégun » veut dire qu'il n'y a pas un chat. Le mot sert aussi à se vanter : craindre dégun, c'est ne craindre personne.
Pitchoun, pitchoune
Un petit enfant, dit avec affection. On l'entend surtout dans la bouche des grands-parents, et il s'étire volontiers aux grands qu'on aime bien.
Fada
Un peu fou, mais rarement méchamment. Traiter quelqu'un de fada tient plus souvent du reproche amusé que de l'insulte.
Minot
Un gamin. Plus urbain que pitchoun, il désigne volontiers l'enfant du quartier, celui qui traîne dehors.
Cagole
Une jeune femme à l'allure voyante et assumée. Le mot est à manier avec précaution : il a longtemps servi d'insulte, et certaines Marseillaises l'ont depuis retourné en revendication.
Emboucaner
Deux sens cohabitent. Le premier, le plus ancien, veut dire sentir mauvais. Le second, courant à Marseille, veut dire embrouiller quelqu'un ou le prendre pour un imbécile. Le contexte tranche.
Escagasser
De l'occitan escagassar, « écraser, abîmer ». Au sens propre on escagasse une aile de voiture ; au sens figuré, une mauvaise nouvelle vous escagasse, c'est-à-dire qu'elle vous démoralise.
Càcou
Un frimeur. Selon le contexte, cela va du fanfaron sympathique au petit voyou qui se donne des airs.
Tarpin
Très, beaucoup. « Tarpin bien » est l'un des marqueurs les plus sûrs du parler marseillais contemporain, surtout chez les plus jeunes.
Jobastre
Un imbécile. Plus sévère que fada, qui garde de l'affection ; jobastre n'en garde pas beaucoup.
Engatse
Une embrouille, une prise de tête. S'engatser, c'est s'énerver ou se chercher des histoires — le mot viendrait de l'italien incazzarsi.
Bonne mère
Une exclamation marseillaise, qui invoque la Vierge de Notre-Dame de la Garde — la basilique qui domine la ville et que tout le monde appelle « la Bonne Mère ». Elle marque la surprise ou l'exaspération.

Pourquoi ces mots tiennent

Aucun de ces mots n'est indispensable. Il existe un équivalent français pour chacun, souvent plus court. S'ils survivent, c'est qu'ils disent quelque chose que l'équivalent ne dit pas : une façon de s'adresser à quelqu'un, une distance ou une absence de distance.

« Peuchère » en est le meilleur exemple. Traduit par « le pauvre », il perd sa tendresse ; traduit par « quel dommage », il perd la personne. Il faut les deux à la fois, et c'est exactement ce qu'un seul mot fait.

Les porter plutôt que les expliquer

C'est de là qu'est partie la collection Les Mots du Sud : poser une de ces expressions sur un vêtement, brodée fil par fil sur du coton écru, assez discrète pour qu'il faille s'approcher. Un mot qu'on ne traduit pas se porte mieux qu'il ne s'explique.

Cette liste n'est évidemment pas close. Chaque famille en a trois ou quatre de plus, et chaque ville sa variante. C'est ce qui rend ce vocabulaire vivant plutôt que folklorique.